Les Représentations du Corps

 

Par Cécile Ouicher
Promotion 2018


Introduction


Le jeu du personnage en terre glaise.

Prenez une petite boule de glaise dans vos mains, malaxez-la. La boule est d’abord un peu froide, puis se réchauffe entre vos doigts. Elle a une couleur claire, neutre et unie. Elle est douce, accueillante. Enfin, maintenant que vous l’avez apprivoisée, fermez les yeux.
Comme disait le petit Prince « On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux ». Et le cœur, c’est l’émotion pure, les sentiments... Écoutez votre cœur pour malaxer cette petite boule de glaise. Le but est d’en faire un petit personnage. A votre image ou non. Les yeux fermés, guidé par vos mains et votre cœur.
Il s’agit de modeler un personnage. Homme, femme, enfant.... Au choix.
...
Et là notre petit hamster, celui qui tourne inlassablement dans notre tête, commence à s’agiter. Tout le monde le connaît ce petit hamster, celui qui tourne toute la journée dans sa cage sans avancer,
en dépensant beaucoup d'énergie. Et le voilà qui s’agace : Comment je vais m’y prendre ? Je ne sais pas faire. Je suis nul en art plastique, alors sans les yeux...
Et puis comment je vais transformer cette boule en personnage ? Est-ce qu’il faut procéder tout d’un bloc, ou séparer la boule en plusieurs morceaux ? Est-ce que je commence par la tête, mais elle ne va pas être parfaitement ronde, il va y avoir la trace de mes doigts gourds partout. Et comment détacher les bras du corps ? Ou comment les rattacher si on a fait plusieurs morceaux ? Et les proportions, sont-elles correctes ? Mais je vais faire un quasimodo, ça va être une catastrophe ! Je vais avoir l’air ridicule ! ... et court le hamster, et court dans sa petite cage.

Mais heureusement, quelque chose vient à notre secours. Car, quand le hamster gigote trop et s’embrouille, il y a toujours notre corps qui est là. Notre plus fidèle allié.
Nos mains se mettent en action d’elles même. L’action, elles connaissent nos mains. Elles nous guident. Elles glissent, elles malaxent, déchirent, grattent, appuient, pressent, écrasent, triturent, lissent,
façonnent, guident, écoutent, regardent, ressentent. Ce sont elles qui commandent, même si le hamster, trop fier, ne s’en rend pas compte. Ou si, il s’en rend compte ! Et alors il veut tricher, et reprendre le contrôle. Donc il essaie d’entrouvrir un œil parce qu’il ne fait confiance qu’en lui. Mais l’œil refuse, car le corps lui dit de se laisser aller, que pour une fois il peut se débrouiller seul, que la main lui suffit. La main guidée par le cœur. Glisse la main. Caresse la main. Appuie avec le pouce. Pince avec les doigts. Malaxe avec la paume.
Petit à petit, le petit personnage se forme. Non il ne sera pas parfait, mais qu’importe, les mains seront fières d’elles.
Le temps s’est écoulé. Les mains s’arrêtent, déposent, comme une offrande au sol, le petit personnage et les yeux s’ouvrent.


Et là on découvre son « travail ». Mais quelle note peut-on donner à cette sculpture ridicule ? La tête minuscule sur un corps tordu. Un bras plus court que l’autre. Tout cabossé, même ridé par endroits. Il a l’air de souffrir horriblement. Oh, quelle jolie petite fille parfaite, bien propre dans sa petite robe corolle avec ses petites couettes ! Tout le monde va remarquer mon beau travail.
Mais qu’il est moche, j’en ai les larmes aux yeux tellement il est raté. Ce petit personnage est émouvant. Il semble avoir été sculpte par un enfant. On dirait un têtard : une tête, des jambes, et presque pas de corps. Un bonhomme assez équilibré, ma fois... les proportions sont respectées, la réalisation est très honorable. Bon d’accord on ne sait pas si c’est un homme ou une femme, et en plus il ne tient
pas debout, mais bon, il rentre dans le moule. Ah petit hamster, tu te remets à tourner et à t’agiter.

Mais pendant ce temps, les mains, elles, caressent du bout des doigts ce petit personnage qui vient de naître. Elles ont façonné un corps, tel que le corps est ressenti : caché par des vêtements, asexué, bossu, sans hanches ni seins, tout plat, sans épaisseur, sans cou, une tête sur un tronc, un corps difforme en souffrance, ou un corps proportionné mais qui ne tient pas debout.
Les mains ont senti tout cela : la souffrance, le manque, la joie, la honte, la tristesse, la colère... Le petit personnage que tu touches et celui que tu vois ne sont pas les mêmes. En effet, l’œil a appris à
voir, tout comme la langue a appris à parler. Ce que l’on voit n’est que le résultat d’un apprentissage imparfait. L’œil a besoin du toucher pour développer son acuité. Alors petite main, montre-moi le chemin du corps, dont tu es le prolongement. Puisque les yeux ne voient qu’une facette de la réalité, guide-moi vers le corps, cet inconnu.


A quoi ressemble notre corps ?

Une représentation bafouée du corps

Dans la représentation judéo-chrétienne, dont l'héritage est un des piliers de notre civilisation occidentale, le corps a une place bien particulière : le corps est marqué par le péché. L'esprit va être beaucoup plus important que le corps, beaucoup plus pur que le corps qui sera lui pécheur : c'est l'esprit qu'il faut sauver, c'est l'esprit qui ira au paradis tandis que le corps sera enterré.
De plus, dans notre société actuelle, les sciences de l'esprit sont considérées comme plus dignes que les sciences du corps, un métier intellectuel est beaucoup plus valorisé socialement qu'un métier manuel. La conclusion de cet héritage cartésien est qu’aujourd’hui, l'esprit prime sur le corps. En effet, l'esprit est notre part pure, est créateur... quand le corps est notre part animale, indigne.
Pourtant notre esprit n'est rien sans corps. Pour Spinoza, le corps et l'esprit ne sont que différentes facettes d'une même réalité. En effet, dans cette représentation le corps ne peut être limitant car il est la même réalité que l'esprit. Dès lors, le corps ne peut plus être inférieur à l'esprit ou moins noble que ce dernier puisqu'ils sont précisément la même chose.
Le problème du corps n’est peut-être finalement qu’un simple problème de représentation.

Une représentation du corps objet

Le corps est souvent considéré comme une machine, utilitaire, un simple exécutant soumis à la commande volontaire de la personne. Le corps a souvent été traité comme un corps/cage, un corps/machine, un corps/matière... Il est, certes, accepté en tant qu’enveloppe charnelle de chaque personne et siège des expériences individuelles, mais il est aussi, et peut-être le plus souvent, conçu comme un objet de
représentations, de manipulations, de soins et de constructions culturelles et médicales.
Par exemple, le fait que les femmes adoptent le regard évaluateur et critique de leur entourage sur leur propre corps, le réduit à la fonction d'objet. Et parce qu'il décide bien souvent de leur vie affective et
professionnelle, le regard des autres serait la source d'une anxiété et d’une frustration permanente.

Une représentation sociale du corps

Le milieu social et culturel et la place occupée par les individus dans la société influence fortement les usages du corps, par exemple qu'il n'existe probablement pas de «façon naturelle» de marcher mais seulement des «façons acquises» grâce à l'éducation et à l'imitation. Le corps occupe une place centrale dans la «façade» qui renseigne aux autres sur l'identité sociale d'une personne. Il se met en scène à travers l'attitude, la gestuelle, la parole, l'apparence vestimentaire dans les interactions sociales quotidiennes.
En s'incorporant dans les corps, les usages sociaux et culturels deviennent indissociables de l'être et prennent alors, de manière paradoxale, une apparence de naturel. Le corps peut dès lors devenir
un instrument de pouvoir au service de dominations politiques, sociales ou sexuelles.

Une représentation sensitive du corps

Toute connaissance de notre corps ou du monde environnant est précédée par une sensation. La connaissance de l'image de notre corps ou schéma corporel ne peut se développer qu'à partir des multiples expériences sensorielles et motrices au cours desquelles s'est inscrite dans la réalité la situation des différentes parties de notre corps et tout particulièrement de la main. Cet étrange petit bonhomme,  Homonculus sensoriel (Wilder Penfield), représente chaque partie du corps que nous pouvons consciemment percevoir. Elles sont représentées proportionnellement à la surface corticale qui lui est dévolue. Toutes les parties du corps sont projetées sur le cortex, et on constate que la représentation de la face et des mains sont surdimensionnées par rapport au reste du corps.
La superficie d’une aire de projection corticale dépend de la quantité de récepteurs présents dans la peau. Celle-ci a une innervation très riche, dont la densité varie beaucoup d'un membre à l'autre. La face et les extrémités sont très richement innervées. Ces différences dans la densité en récepteurs en fonction des régions cutanées entraînent de grandes différences de sensibilité selon les endroits de notre corps.

Une emprunte émotionnelle du corps

Selon Françoise Dolto, l’image du corps est « la synthèse vivante de nos expériences émotionnelles ». Nos blessures psychiques et physiques, nos émotions et nos croyances, ainsi que la « carapace » que l’on a développée pour se protéger sont souvent visibles dans la morphologie et l’apparence d’une personne.
Nous n’en avons pas conscience, puisque nous n’écoutons pas notre corps. Pourtant notre corps nous parle sans arrêt, jour et nuit. Malheureusement, comme la plupart des gens sont très peu conscients, ils
ne comprennent pas son langage. Le système émotionnel influe directement sur le corps humain. Les gens ne sont pas suffisamment conscients que beaucoup de problèmes physiques sont le reflet d’un problème émotionnel. L’arrivée de la neuro-science a démontré qu’un problème émotionnel laissait des traces identifiables sur le cerveau. Qui se traduiront sur le corps physique par des tensions musculaires, des tensions du diaphragme, des tensions des fascias à l’intérieur du thorax, des tensions des membranes de tension réciproque, etc. Les émotions influencent énormément le système nerveux central et ce dernier sécrète des hormones, des influx nerveux, et envoie des messages à tous les tissus de l’organisme. Il influence le rythme cardiaque, la respiration, la digestion, la texture de votre peau. Bref, il influence tout le corps. « On croit que la physionomie n'est qu'un simple développement de traits déjà marqués par la nature ; pour moi, je penserais qu'outre ce développement, les traits du visage d'un homme viennent insensiblement à se former et à prendre de la physionomie par l'impression fréquente et habituelle de certaines affections de l'âme » (Émile, IV).


Conclusion


Nos perceptions

La perception de notre corps est multimodale. Nous devons utiliser tous nos sens pour en décrire la forme, l’odeur, la taille et la texture et, les informations sensitives sont recueillies de façon indépendante. Donc notre appareil sensoriel nécessite un entraînement, un apprentissage et une réflexion. L'être humain a besoin de développer sa capacité à poser son attention sur ses sensations et sa capacité à  affiner ses perceptions. Il apparaît donc que, « ce n’est pas le réel que les hommes perçoivent mais déjà un monde de significations et d’interprétations. » ( David Le Breton), c’est pourquoi nous possédons de multiples représentations de notre corps.
Le schéma corporel est une sorte de tapisserie dont le canevas est notre héritage génétique, les points sont les expériences acquises, et les couleurs l’interaction des émotions. On ne peut le décrire facilement, puisqu’il est subjectif... Le corps est une réalité que chacun doit vivre consciemment. La perception imagée et ressentie de notre propre corps doit être considérée comme une réalité vécue.
«Comme tout ce qui entre dans l’entendement humain y vient par les sens, la première raison de l’homme est une raison sensitive ; c’est elle qui sert de base à la raison intellectuelle : nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux. » (Rousseau)


La place du toucher

Le toucher a une place particulière dans son utilité à percevoir « la réalité » du corps. En effet, quand il s'agit d'explorer le monde, rien ne vaut notre sens du toucher. La main sensitive est un organe d'investigation de la réalité incomparable et irremplaçable; en cela, elle diffère des autres organes des sens qui captent des courants d'ondes émis à distance. « Le monde des odeurs, des formes, des  couleurs, des sons, est purement subjectif ; il est de simple apparence. La main va à la rencontre de la sensation et prend un contact direct avec les êtres, les éléments et les objets. La main se heurte à la résistance du monde réel. Toucher quelque chose est la meilleure façon d'être sûr de son existence. La vue découvre l'objet mais elle l'effleure ; la main le saisit et fournit l'évidence ; prendre est déjà  comprendre.» (Guy Lazorthes)
Par ailleurs, être toucher joue un rôle fondamental dans le sentiment d’appartenance de notre corps et souligne le caractère central de la prise de conscience que nous avons de celui-ci. (Frontiers in Psychology, Laura Crucianelli)